La Danse de l'Homme

« La nuit venait de tomber, sur la vieille cabane en bois. Au milieu de la foret, une mère berçait son enfant. Emmitouflées dans des draperies de soie, les oreilles du nourrisson frémissaient alors que de douces paroles leur étaient chuchotées. De belles cantines dans la langue ancienne de son pays natal. Ses yeux, d’un marron profond, pétillaient également. La seule vision de sa mère suffisait à resplendir ses sommeils, comme celui dont les premiers signes lui affaissaient les paupières, déjà. Elle était magnifiquement gracieuse. Il ne se remémorait l’ensemble de son visage que de manière élusive, pourtant ses lèvres — si fines ; la mateur de sa peau, et l’éclat rayonnant de ses dents suffisaient à graver un souvenir infini. Telle une empreinte sublimée, les détails sur ses bijoux parés d’ornements ancestraux semblaient tout droit surgir de ses songes. Embrassés par le flot mélodique de paroles incompréhensibles, ils prenaient vie en son esprit. Les mots devinrent plus longs, et leur tournure plus saccadée. La fin du conte était proche. Le petit ange avait appris à en déceler l’arrivée, qu’il redoutait tant. Celle qui précédait l’avènement des ténèbres, le jour des ombres lorsque ses cils se rapprochaient, et que la lumière se dérobait. Il l’appréhendait, mais toutefois appréciait cette manière d'ensorceleuse mystique. Et puis, il désirait surtout continuer à admirer, ne jamais cesser d’admirer cette peau aux traits si réconfortants. Le petit ange lutta, voulu attendre le baiser tant convoité, celui qui clôturait d’ordinaire chaque soirée…Et s’endormit sur cette dernière pensée.

Sa longue robe blanche et argentée moulant à la perfection ses formes généreuses, Sybille-An s’agenouilla près du feu. Elle clairsema les cheveux de son fils, puis ses lèvres se posèrent sur son front lisse. Si attentionnée qu’elle fut, elle ne vit pas les bras musculeux de son mari lui enserrer la taille. Elle sourit. Frissonna tandis qu’une paire de dents entrepreneuses lui mordillait tendrement le cou. Avec délicatesse, elle fit volte-face et plaça un doigt devant la bouche de son homme. « Qu’est-ce qui te tracasse tant, beau prince, pour que tu ne puisses refréner tes fantaisies ? ».

À la faible lueur qu’offraient les braises crépitantes dans le foyer, la silhouette du prince projeta un fantôme. Il n’avait pas encore défait ses habits, et une goutte de sueur perlait sur son menton. 

Sybilla posa un regard sur le petit ange. Lentement, elle défit sa tunique. La volupté de ses mouvements accentuée par la pureté des manches en dentelle. Il observa le spectacle qui se donnait à lui, en silence.

Il y eût un instant de flottement, où l’on n'entendit que le murmure suave et rouge du feu. Puis, dans un éclat chatoyant, les deux âmes sœurs s’enlacèrent l’une, l’autre. Leurs lèvres se cherchèrent avec fougue. Les langues s’entremêlèrent ; les vêtements glissèrent. Les souffles se firent irréguliers, les timbres rauques ; les membres échaudés se joignirent en écho, harmonieuse complétude et, et….

Dans un tumulte qui étourdit la nuit — à l’unisson — le couple plongea dans l’apothéose. Ce fût une danse. Une merveilleuse danse transitoire. Chaotique, saccadée ; cependant ravissante. Celle de la chair, celle du désir des sentiments. Pourfendant le temps. Union de vie et de mort…À la naissance d'un baiser, au corps de la vie : au cœur de l'âme. La fièvre des amants, origine de l'humanité...Ce soir, ils façonneraient le monde, et il se referait en eux.》


Texte, 2016.