Controverse, un

《 Nous avons eu l'honneur d'être enrôlé dans ces jeunes bandes qui combattaient pour l'idéal, la poésie et la liberté de l'art, avec un enthousiasme, une bravoure et un dévouement qu'on ne connaît plus aujourd'hui. Le chef rayonnant reste toujours debout sur sa gloire comme une statue sur une colonne d'airain, mais le souvenir des soldats obscurs va bientôt se perdre, et c'est un devoir pour ceux qui ont fait partie de la grande armée littéraire d'en raconter les exploits oubliés. 》 couchait la plume de Théophile Gautier, l'exalté au gilet rouge, fidèle lieutenant d'Hugo, en son Histoire du Romantisme, l'an précédant son trépas. Il rappelait ainsi à son souvenir cette fameuse nuit du 25 février 1830, durant laquelle le Théâtre-Français devint cénacle de l'Idéal ; cette nuit qui assembla les générations dorées des Romantiques, Parnassiens et Symbolistes contre un ennemi commun : cette 《 grande Nuit 》spleenétique, 《 fille de Michel-Ange 》, qui harassait le frêle cœur de Baudelaire. Elle n'est 《supportable qu'avec une quelconque ivresse 》, renchérissait Flaubert. 


Et voilà que je m'enivre à vos côtés, ô maîtres ! excitant vainement à la résurrection du Beau, en ces temps où le regret de l'ami Théophile s'en serait trouvé aggravé, et où les Anciens semblent avoir englouti le monde sous les méandres du Réel. Oui maîtres, nous avons perdu. Mais tant que mon encre frétillera, je refuserai d'abdiquer. Non, que diantre ! nous, poètes, ne nous perdrons guère davantage ! Nous qui avons été trahis par l'ost des prétendus Surréalistes, ces séides du Réel, instruments de leur époque...expérimentateurs charcutiers des nobles Lettres, qui règnent sur les ruines de l'Âme. Nous qui, près de deux siècles durant, avons sombré dans un oubli profond, exilés et reclus au réconfort des mânes de notre gloire achevée. Eh bien, je vous le déclare, confrères, consœurs ! L'heure est à présent venue de sonner le tocsin de la révolte. Joignez-vous à moi, rêveurs de tout bord ; car ce siècle, en littérature, sera《 habité poétiquement 》, ou  il ne sera pas.

le 5 octobre 2019, à Angers.

Art, Rêve & Amour 
AJB.

De l'idée

Je crois que tout littérateur est à la fois : artisan et marchand de Rêve, philosophe, instituteur, journaliste, historien, politicien et prophète. C'est là le métier d'Artiste. Nous sommes des mystiques, qui créons des mythes. Nous sommes des bohemiens qui parcourons les mondes, liaison de l'humanité avec l'ensemble.

J’ajouterais aussi ceci. Il n’y a eu de Réalisme autrement que dans l’esprit des Lumineux : Flaubert et Maupassant furent naturalistes. Mais ; naturalistes, gothiques, mélancoliques, romantiques, symbolistes, parnassiens...que de manières, pour les simplement nommer Idéalistes ! car tous souscrirent à l’idée du Beau ; tous adorèrent le Style.

Le Style 

Apprenez-moi, maître ; me voilà à votre merci. Menez ma plume à votre guise, hissez-la jusqu'à l'orée du grand Beau. Je veux épouser le Style, je veux m'éprendre toujours d'Idéal.

« En se plaçant du point de vue de l'Art pur, le Style est à lui seul une manière absolue de voir les choses. », Gustave Flaubert, Lettres à Louise Colet, 1852.

À propos du Romantisme et de l'Idée

« La triade des Idées majeures, au cœur de laquelle l'Idée du Beau luit d'un éclat sans égal, détermine les efforts toujours renouvelés des artistes pour donner figure à cette Idée, et pour susciter dans l'âme les sentiments d'origine céleste que la Beauté réveille. La nature est regardée comme l'emblème, ou le miroir, du divin ; les essences se donnent à connaître, dans le monde, sous forme symbolique ou hiéroglyphique ; le visible et l'invisible sont reliés par des analogies, que l'esprit humain est invité à découvrir, afin de s'élever de la vision du monde d'en bas à l'appréhension des réalités célestes. C'est au poète que revient le ministère quasi-spirituel de découvrir le message divin, en déchiffrant les symboles. Éclairant la nature et la destinée humaine — il se fait aussi l'interprète de l'histoire du monde, laquelle s'intègre également dans un grand plan qui la dépasse —, l'écrivain explique l'œuvre divine et réalise, pour ainsi dire, l'accord du fini et de l'infini. »

Michel Brix, L’Éducation sentimentale : de la peinture de la passion inactive à la critique du romantisme français ; revue Études Littéraires — pages 107 à 119 du volume 30, 1998. Brix est un historien et critique littéraire Belge de langue française, spécialiste de Flaubert et du Dix-neuvième siècle, et membre de l’Académie des Lettres de son pays.

Un tableau de J.-M. William Turner ; Fishermen at sea, 1796.

Baudelaire, L'Idéal

Ce ne seront jamais ces beautés de vignettes,
Produits avariés, nés d'un siècle vaurien,
Ces pieds à brodequins, ces doigts à castagnettes,
Qui sauront satisfaire un coeur comme le mien.

Je laisse à Gavarni, poète des chloroses,
Son troupeau gazouillant de beautés d'hôpital,
Car je ne puis trouver parmi ces pâles roses
Une fleur qui ressemble à mon rouge idéal.

Ce qu'il faut à ce coeur profond comme un abîme,
C'est vous, Lady Macbeth, âme puissante au crime,
Rêve d'Eschyle éclos au climat des autans,

Ou bien toi, grande Nuit, fille de Michel-Ange,
Qui tors paisiblement dans une pose étrange
Tes appas façonnés aux bouches des Titans.

Charles Baudelaire, sonnet L' Idéal ; Les Fleurs du Mal, 1857.